Une petite école, dans un petit village de campagne. L'instit, féru d'informatique, développe avec passion sur son temps libre des logiciels d'aide à l'apprentissage pour ses élèves depuis plus de dix ans. Les enfants utilisent quotidiennement les ordinateurs pour produire des textes, effectuer des recherches sur le Web, apprendre à utiliser une boîte e-mail (il s'agit de compétences citées dans les programmes officiels, comme "envoyer et recevoir un message, un commentaire ; découvrir différentes situations de communication en mode direct ou différé"). C'est ainsi qu'après accord écrit des parents, les élèves sont autorisés à utiliser leur adresse e-mail personnelle dans le cadre scolaire. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il n'existait le spam, ces messages qui pourrissent les boîtes aux lettres électroniques et que les robots des hébergeurs ne parviennent pas toujours à contrer.

À la fin du mois de mars, voici que deux élèves reçoivent et ouvrent un message qui les entraîne, d'un clic, sur un site pornographique. Ni le domicile familial, ni l'établissement (malgré les demandes faites à la mairie en conseil d'école) n'étaient équipées de logiciel de contrôle parental. Le site s'affiche. Une situation bien regrettable qui n'aurait guère dû connaître d'épilogue si ce n'est la mise en place rapide du filtre adéquat et une nouvelle mise en garde des élèves vis-à-vis des risques liés à Internet. Une réunion d'information des parents est organisée. Tout aurait pu, dû, s'arrêter là.

Malheureusement, Le Progrès, distribué dans une bonne partie du département, en a décidé autrement. Exit les problèmes libyens qui ne méritent guère que quelques centimètres carrés : la Une est consacrée au terrible événement. Scandale, honte ! Quelques courageux parents osent parler au brave journaliste et dénoncer ce terrible drame ; ils en profitent au passage pour émettre des doutes sur le travail de l'enseignant (bien qu'ils n'aient pour la plupart pas d'enfant scolarisé dans sa classe) que le quotidien s'empresse d'imprimer, tenant-là un sujet qu'il pourra sans doute faire durer quelques numéros... Il paraîtrait même que les élèves aient été filmés à l'école sans autorisation !


En gardien autoproclamé des bonnes mœurs, le quotidien (suivi par quelques joyeux confrères nécrophages) consacre la place nécessaire à l'information. Il se doit d"informer son public. Espérons juste qu'il pensera également à mettre à l'abri les mineurs qui tomberaient sur ses propres pages... Des mineurs (dont un, affiché en Une, est photographié alors qu'il a encore un pied dans ladite école) au visage non flouté... qui pourraient être attirés par la publicité footballistique présente en couverture et avoir la mauvaise idée d'aller chercher des infos dans les pages sportives...


... Ils tomberaient alors sur quelques publicités illustrées pornographiques érotiques (sic) de bon goût, délicatement placées au milieu des petites annonces.


Mais bon... Les confessions chaudes surtaxées sans tabou avec 10 hôtesses coquines ne sont donc visiblement pas à même de corrompre la jeunesse, du moment que le vertueux journal a reçu les chèques les justifiant. Autre possibilité : le comité de rédaction a connaissance du fait qu'en 2005, 75 % des garçons avaient vu un film porno à 9 ans et 10 mois et 17,5 % des filles à 11 ans et 3 mois (Denise Stagnara, citée par L’Express du 13/04/2006) (source : Assemblée nationale, 20 février 2009) et s'adapte au public d'aujourd'hui, tout en veillant à bien pointer du doigt ce qu'il considère comme une dérive. Chez les autres.